Il l’a encore fait. Le ténor Javier Camarena a enchaîné samedi soir, comme à toutes les représentations de cette série de La Fille du Régiment au MET, dix-huit contre – ut, et même plus, puisque le généreux ténor, après le dernier contre – ut du « militaire », a ajouté le « et mari », ce qui fait en tout… vingt- et – un contre – ut ( vingt – et – un contre – ut pour le vingt-et-unième régiment )  ! En effet, le public, exalté par la première série de contre – ut, a demandé son bis et le ténor lui a généreusement offert. Il faut dire qu’on reste stupéfaits devant ces contre – ut émis avec une facilité et une clarté déconcertantes.

ANCORA UN BIS
@Marty Sohl / Met Opera

Mais la prestation de l’artiste ne se résume pas seulement à ce feu d’artifice vocal : on admire également le timbre ensoleillé du ténor, sa voix de velours, son legato, sa science du phrasé, sa musicalité exquise. Lors du duo entre Tonio et Marie au premier acte et de l’air « Pour me rapprocher de Marie » au second, il est bouleversant. De plus, l’homme est attachant. Une prestation aussi exceptionnelle est reçue par une ovation méritée du public new-yorkais et ce triomphe montre à quel point il est devenu le ténor chéri du Met. Il est le nouveau roi du bel-canto et le meilleur Tonio actuel.

CAMARENA
@Marty Sohl / Met Opera

On attendait cette représentation avec impatience notamment pour le duo formé par Javier Camarena et Pretty Yende. Ils ont tous deux triomphé précédemment dans Les Pêcheurs de Perles, toujours au MET, et dans I Puritani à Barcelone. Après Natalie Dessay et Juan Diego Florez, c’est LE nouveau duo qui enflamme les scènes lyriques.

JONATHAN TICHLER
@Jonathan Tichler / Met Opera

Leur duo au premier acte est une merveille de tendresse. Leur complicité est belle, les deux artistes rayonnent, nous font partager leur bonheur de chanter et nous transmettent une énergie folle.

AMOUR
@Marty Sohl / Met Opera

L’autre grande triomphatrice de la soirée est la jeune soprano Pretty Yende. Comment ne pas tomber sous son charme ? Après une Adina idéale la saison dernière ( https://lephiltredisolde.com/2018/02/11/caro-elisir/ ), elle nous offre l’une des meilleures Marie qui nous ait été donné d’entendre. Son timbre, magnifique, pulpeux et sensuel; ses aigus et suraigus d’une pureté bouleversante; sa science du legato et son souffle infini, ses variations et ornementations impressionnantes et imaginatives : tout concourt à faire d’elle une grande belcantiste.

IL FAUT PARTIR MS
@Marty Sohl / Met Opera

Elle impressionne dans les airs virtuoses par sa science des ornementations mais émeut aussi beaucoup dans l’air « Il faut partir » par sa sensibilité extrêmement touchante et ses aigus infinis. De plus, elle incarne parfaitement dans les dialogues parlés une Marie garçon manqué et un peu bourrue mais aussi tendre et sensible. Elle a mis beaucoup d’elle dans ce rôle et introduit même un passage en zulu, sa langue natale, lors d’un monologue.

MARTY SOHL MET
@Marty Sohl / Met Opera

Pretty Yende est la nouvelle princesse du belcanto. Sa voix agile et très souple fait merveille dans ce répertoire. On attend avec impatience sa première Violetta et sa première Manon la saison prochaine à l’Opéra de Paris.

Pretty Yende. Photo Kim Fox
Pretty Yende. Photo : @Kim Fox Photography

Annoncé souffrant, Maurizio Murano nous livre pourtant un Sulpice hilarant et truculant. Stephanie Blythe est une Marquise de Berkenfield sensationnelle, son talent d’actrice comique fait merveille dans ce rôle mais ses capacités vocales ne sont pas en reste, en particulier lors de la leçon de chant avec son improvisation de coloratura.

MARTYYYY
@Marty Sohl / Met Opera

Si les chanteurs nous ont livré une prestation exaltante, c’est aussi parce qu’ils étaient dirigés par la baguette toujours inspirée d’Enrique Mazzola. Dirigeant avec un entrain et un plaisir communicatif l’Orchestre du Metropolitan Opera, il nous propose une superbe lecture de La Fille du Régiment. L’ouverture admirablement bien exécutée lui vaut les applaudissements mérités du public new-yorkais. Il impulse un rythme alerte tout au long de la représentation et est très attentif aux chanteurs. Mais le chef n’oublie pas que La Fille du Régiment comporte aussi des moments mélancoliques et offre des moments poignants, notamment lors de l’air de Marie « Il faut partir ».

MS
@Marty Sohl / Met Opera

La mise de scène de Laurent Pelly, créée en 2007 à Londres, est passée un peu partout : on a pu la voir à Vienne, Barcelone, Paris, San Francisco… Le metteur en scène transpose l’action pendant la Première Guerre mondiale. Ainsi, les soldats sont des poilus, portent un uniforme bleu – horizon et Tonio débarque dans le salon de la Marquise dressé sur un char d’assaut. Le décor, simple et sobre, est composé au premier acte d’anciennes cartes du monde qui forment des montagnes.

PRETTY
@Marty Sohl / Met Opera

Les dialogues modernisés d’Agathe Mélinand sont drôles et les nombreux gags qui ponctuent la mise en scène font toujours autant rire le public. On rit de bon cœur pendant la totalité de la représentation, par exemple lorsque l’excellente Kathleen Turner en Duchesse de Crakentorp prétexte que son neveu à des « metropolitan obligations » parce qu’il est un ténor !  Une certaine folie s’empare du plateau, comme lorsque Marie, assise sur le sol du salon de la Marquise de Berkenfield, fait semblant de monter un cheval, et le public est entraîné dans cette folie irrésistible.

Marty Sohl
@Marty Sohl / Met Opera

Ce qui est le plus intéressant dans cette mise en scène est le traitement du personnage de Marie et sa capacité à s’adapter aux différents interprètes. La mise en scène, créée sur – mesure pour Natalie Dessay, traitait Marie comme un personnage de BD : très enfantine, elle séduisait immédiatement les spectateurs qui espérait voir ses amours triompher. Ici, Pretty Yende s’est complètement appropriée le rôle et nous propose une Marie moins enfantine mais tout autant attachante. La fille du régiment apparaît comme une femme forte, courageuse et déterminée par sa volonté de combattre comme les hommes et son refus de se plier à la volonté de sa mère de la transformer en Olympia, jeune fille obéissante bonne à marier. Cette Marie n’hésite pas à dire littéralement « Merde » à Sulpice devant un public hilare.

MART SO
@Marty Sohl / Met Opera

On ressort de cette Fille du Régiment à la fois impressionnés par la prestation étourdissante des artistes et enjoués par le bonheur qu’ils nous ont transmis. Le Met, encore une fois, nous a présenté une soirée d’exception, pendant laquelle Javier Camarena et Pretty Yende ont été couronnés roi et reine du belcanto.

Romane Blondeau

Représentation du 02 mars 2019.

Mise en scène, décors et costumes : Laurent Pelly

Reprise : Christiane Räth

Révision des dialogues parlés : Agathe Mélinand

Direction musicale : Enrique Mazzola

Distribution :

Marie : Pretty Yende

Tonio : Javier Camarena

Sulpice : Maurizio Murano

Marquise de Berkenfield : Stephanie Blythe

Duchesse de Crakentorp : Kathleen Turner

Hortensius : Paul Corona

Orchestre et chœur du Metropolitan Opera 

Publié par Romane Blondeau

Passionnée d'opéra depuis que j'entendis pour la première fois le prélude de Tristan und Isolde, j'ai créé ce blog pour partager toutes les émotions que l'opéra me procure.

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