Alors que l’Opéra de Paris fête cette année ses 350 ans, l’Opéra de Dijon nous propose de découvrir le premier opéra joué en France : La Finta Pazza de Francesco Sacrati.

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©Gilles Abegg-Opéra de Dijon

Le 14 décembre 1645 est une date importante dans l’Histoire de l’opéra : c’est la première fois qu’un opéra est représenté en France. L’événement a lieu au Petit – Bourbon, sous les yeux ébahis du jeune Louis XIV, alors âgé de sept ans. Ce premier spectacle qui passionne Louis XIV, c’est La Finta Pazza, opéra de Francesco Sacrati. Pour plaire au goût français, des intermèdes chorégraphiques de Balbi sont créés pour l’occasion. Ces petits ballets n’ont aucun lien apparent avec l’intrigue mais ont dû amuser le jeune roi : il  a ainsi pu admirer le Ballet des singes et des ours, le Ballet des autruches et le Ballet des Indiens et des perroquets. L’opéra La Finta Pazza (  » La Folle feinte  » ) avait été créé le 14 janvier 1641 pour l’inauguration du Teatro Novissimo de Venise, le premier théâtre conçu spécifiquement pour la représentation d’opéras.

L’opéra raconte le départ d’Achille pour la Guerre de Troie. Un oracle avait prédit à Thétis que son fils Achille périrait lors de la Guerre de Troie. Pour essayer d’échapper à cet oracle et qu’Achille ne soit pas « réquisitionné » par les Grecs, Thétis l’a travesti et l’a caché parmi les filles du roi Licomède sur l’île de Scyros. Déidamie a découvert qui il était et est tombée amoureuse de lui. Quelques années plus tard et alors que Déidamie a eu un fils d’Achille, Pyrrhus, Ulysse et Diomède accostent sur l’île à la recherche d’Achille, sans qui les Grecs ne pourront pas remporter la Guerre de Troie. Ils utilisent alors une ruse pour le démasquer : ils cachent parmi les présents offerts aux filles du roi un poignard. Achille, lasse d’être déguissé en femme et de ne pouvoir partir au combat, s’en empare et est découvert. Ne pensant qu’à la guerre et aux armes, il délaisse Déidamie à qui il avait promis le mariage. Déidamie invente alors une ruse pour retarder le départ d’Achille et que ce dernier respecte sa promesse d’officialiser leur amour : elle feint la folie. Elle révèle alors à son père, sous couvert de la folie, sa relation avec Achille et le fils qui est né de leurs amours. Sa ruse lui permet d’obtenir ce qu’elle souhaite : la main d’Achille.

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©Gilles Abegg-Opéra de Dijon

Ce qui frappe, à la première écoute de cette oeuvre, c’est sa modernité. Cet opéra met en scène une femme qui par sa ruse et sa finesse d’esprit triomphe des hommes. Dans la mise en scène de Jean-Yves Ruf, Déidamie est vêtue d’une robe rouge, couleur de la féminité et de la sensualité, mais aussi celle des rideaux et fauteuils de théâtre : Déidamie apparaît ainsi comme une sorte de metteur en scène qui utilise l’illusion théâtrale et la feinte pour dévoiler la vérité. En découvrant ce personnage féminin très fort, on ne peut s’empêcher de penser à Barbara Strozzi, la fille « adoptive »(probablement illégitime) du librettiste de l’opéra, Giulio Strozzi, une femme incroyablement libre pour son époque, qui ne s’est jamais mariée et est devenue une des rares compositrices du XVIIe siècle ( elle a étudié la composition auprès de Francesco Cavalli ).

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Portrait présumé de Barbara Strozzi par Bernardo Strozzi

L’oeuvre fascine également par sa sensualité. Les sublimes petits duos entre Achille et Déidamie à la fin de la scène 3 de l’Acte I et lors du final sont d’une sensualité irrésistible et nous rappellent L’Incoronazione di Poppea de Monteverdi, opéra créé en 1642 ( Sacrati aurait pris part à sa composition, il aurait notamment composé le « Pur ti miro » ). Lors de sa folie feinte, Déidamie va provoquer sensuellement l’Eunuque et entraîner dans sa folie tous les autres personnages : le Capitaine lui révèle alors brusquement son désir ( « Quelle poma acerbe e dure / Pazza mia, che tieni in seno / Mi sarieno in parte almeno / Refrigerio a tante arsure » ).

La partition regorge de petits trésors, en particulier le bref trio « Son belleglorie al fine/ Per desio di virtu, stragi e ruine » qui clôt la deuxième scène du premier acte et si les airs sont rares et brefs, ils sont d’une grande variété et beauté. Les récitatifs sont éloquents et suggèrent parfaitement le drame.

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©Gilles Abegg-Opéra de Dijon

C’est toujours un plaisir de retrouver dans la fosse de l’Opéra de Dijon le chef argentin Leonardo García Alarcón et son ensemble la Cappella Mediterranea. Après avoir recréé El Prometeo en juin dernier et nous avoir proposé une Messe en si mineur de Bach magistrale qui restera à jamais gravée dans la mémoire des spectateurs présents, le chef, en résidence à Dijon, nous fait découvrir ce chef d’oeuvre de Sacrati. La partition jouée est celle de Plaisance. L’instrumentarium réduit de la Cappella Mediterranea (quinze instrumentistes ) rend à merveille toutes les couleurs de la partition. La direction alerte du chef est un régal d’équilibre, de naturel et de dynamisme. De plus, l’homme rayonne d’humanisme et de générosité.

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©Gilles Abegg-Opéra de Dijon

Après Elena de Cavalli au Festival d’Aix – en – Provence, Leonardo García Alarcón retrouve le metteur en scène Jean-Yves Ruf qui nous offre une mise en scène visuellement superbe. Rendant hommage au théâtre baroque, elle multiplie les clins d’oeils aux machineries de Torelli : les dieux suspendus dans les airs semblent voler, les rideaux ondulent comme des vagues ou les voiles d’un bâteau… Les costumes de Claudia Jenatsch et les lumières de Christian Dubet participent à l’émerveillement en créant de superbes tableaux comme lors de la découverte du gynécée. L’atmosphère de chaque scène est élégament suggérée par le décor et les lumières et surtout, l’action est extrêment limpide, qualité indispensable lorsque le public découvre un opéra.

La mise en scène met bien en valeur la sensualité de l’oeuvre comme lors de la scène entre Achille et Déidamie au premier acte. Devant un rideau de scène rouge, les deux personnages échangent baisers et caresses. On pense alors à la mise en scène de Jean-François Sivadier de L’Incoronazione di Poppea, toujours à Dijon, dans laquelle Poppea et Nerone échangeaient eux aussi des caresses devant le rideau de scène, ce qui souligne, encore une fois, la proximité des deux oeuvres.

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L‘Incoronazione di Poppea, mise en scène de Jean-François Sivadier, avec Sonya Yoncheva et Max Emanuel Cencic. Image : capture d’écran.

L’opéra propose aussi beaucoup de moments comiques, avec les personnages de la Nourrice et de l’Eunuque, magistralement tenus par Marcel Beekman et Kacper Szelazek. Le public ne peut s’empêcher de rire lorsque, après l’entracte, la Nourrice interagit avec lui et entonne une « canzonetta ». De même, le public jubile lors de la scène de la « fausse folie » de Déidamie dans laquelle la sublime Mariana Flores, armée d’une épée, fait danser les autres personnages et les entraîne avec elle dans un mouvement de folie qui libère leurs désirs.

Mais si la mise en scène est réussie c’est surtout grâce à la direction d’acteurs fine et précise de Jean-Yves Ruf. On assiste à de véritables moments de théâtre tellement les personnages sont dessinés avec justesse, impression renforcée par le fait que le temps musical suit de très près l’action dramatique. Les tableaux s’enchaînent avec une grande rapidité et fluidité, sans aucun temps mort. Il faut dire aussi que le metteur en scène dispose de formidables chanteurs – acteurs qui brûlent les planches.

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La magnifique Mariana Flores © Jean-Baptiste Millot

Comment résister au charme de Mariana Flores ? La soprano argentine, irradiante de beauté, est au sommet de son art. On avait déjà pu admirer sa voix d’or dans Eliogabalo de Cavalli à l’Opéra de Paris et dans l’Orfeo de Monteverdi au Festival d’Ambronay mais la soprano trouve ici un rôle principal à la mesure de son immense talent. Elle prête sa sensualité et son tempérament de feu au personnage de Déidamie, créé par la première diva de l’histoire, Anna Renzi. Sa voix, si lumineuse, nous fait pleurer à chacune de ses interventions : rares sont les voix qui portent en elles tant d’émotion. Cette voix divine semble être née pour interpréter ce répertoire.  On ne peut que saluer son engagement total et ses grands talents de comédienne : elle n’a pas besoin de chanter mais juste de paraître sur scène pour nous émouvoir.

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©Gilles Abegg-Opéra de Dijon

L’autre grand triomphateur de la soirée est Filippo Mineccia. Il campe un Achille à la silhouette gracile et apporte beaucoup de profondeur au personnage. Sa voix de contre-ténor alto ne cesse de nous ensorceler tout au long de la représentation par son timbre profond, pulpeux et singulier. Son chant, extrêmement soigné, est à la fois sensuel et émouvant lors de la scène finale. Sa voix se marie à merveille avec celle de la soprano argentine.

Le reste de la distribution n’appelle aussi que des éloges, à commencer par le Diomède de Valerio Contaldo. Après un magnifique Orfeo au Festival d’Ambronay, le ténor nous ravit une fois de plus par son chant expressif, son timbre très doux et son engagement théâtral. Carlo Vistoli est un Ulysse éloquent et énergique, à la voix sonore et corsée. Dans les rôles comiques de la Nourrice et de l’Eunuque, Marcel Beekman et Kacper Szelazek sont irrésistibles avec leur prestance scénique flamboyante. Enfin, il faut saluer le Capitaine de grande classe de Salvo Vitale et le Licomède autoritaire de Alejandro Meerapfel.

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Norma Nahoun ©Helene Pambrun

Parmi les rôles secondaires chantés avec talent par Julie Roset ( l’Aurore, Junon ), Fiona McGown ( Thétis, La Victoire ) et Scott Conner ( Vulcain, Jupiter ), nous retiendrons surtout la voix magnifique de Norma Nahoun ( La Renommée, Minerve ), jeune soprano d’une grâce infinie. Son timbre, corsé, est plein de charme. On rêverait de l’entendre dans un rôle plus conséquent.

Enfin, il faut saluer le choix d’avoir représenté cette oeuvre délicate au Grand Théâtre, salle intimiste qui constitue un magnifique écrin pour cette Finta Pazza. Cet opéra est un véritable chef d’oeuvre et on comprend pourquoi il fut, avec Il Giasone de Cavalli, le plus grand succès lyrique du XVIIe siècle.

Après Dijon, ce sera au tour de Versailles d’accueillir ce chef d’oeuvre, les 16 et 17 mars. Il ne nous reste plus qu’à souhaiter qu’après cette série de représentations, l’oeuvre continue d’être jouée régulièrement, au moins autant que les oeuvres de Monteverdi.

La Finta Pazza sera diffusée sur France Musique le 24 février.

Romane Blondeau

Représentations des 5, 7 et 8 février 2019

CRÉÉ au Teatro Novissimo de Venise, 1641
SPECTACLE EN ITALIEN, SURTITRÉ EN FRANÇAIS
NOUVELLE PRODUCTION DE L’OPÉRA DE DIJON

MUSIQUE Francesco Sacrati
LIVRET Giulio Strozzi

DIRECTION MUSICALE Leonardo García Alarcón
CAPPELLA MEDITERRANEA
MISE EN SCÈNE Jean-Yves Ruf
ASSISTANAT À LA MISE EN SCÈNE Anaïs de Courson
DÉCORS Laure Pichat
COSTUMES Claudia Jenatsch
LUMIÈRES Christian Dubet
PERRUQUES Cécile Kretschmar

AVEC LE SOUTIEN du Cercle d’entreprises de l’Opéra de Dijon, Le Cercle Galatée

DISTRIBUTION 

DEIDAMIA Mariana Flores
ACHILLE Filippo Mineccia
ULISSE Carlo Vistoli
DIOMEDE Valerio Contaldo
LICOMEDE Alejandro Meerapfel
EUNUCO Kacper Szelążek
NODRICE Marcel Beekman
CAPITANO Salvo Vitale
AURORA | GIUNONE Julie Roset
TETIDE | VITTORIA Fiona McGown
VULCANO | GIOVE Scott Conner
FAMA | MINERVA Norma Nahoun
DONZELLA 1 Aurelie Marjot*
DONZELLA 2 Anna Piroli*
DONZELLA 3 Sarah Hauss*
PIRRO Ruben Ruf

*membres du Chœur de l’Opéra de Dijon

COPRODUCTION 

Opéra de Dijon
Opéra Royal / Château de Versailles Spectacles

Publié par Romane Blondeau

Passionnée d'opéra depuis que j'entendis pour la première fois le prélude de Tristan und Isolde, j'ai créé ce blog pour partager toutes les émotions que l'opéra me procure.

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