C’est avec cette citation projetée de Yuval Noah Haran que s’ouvre le deuxième spectacle lyrique de la saison dijonnaise.

Après un superbe Simon Boccanegra la saison passée, l’Opéra de Dijon poursuit son exploration du répertoire verdien avec le premier succès lyrique du compositeur : Nabucco. La mise en scène innovante et intelligente de Marie – Ève Signeyrole nous propose un regard pertinent et critique sur le monde dans lequel nous vivons. Un spectacle passionnant et nécessaire.

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©Frederic Iovino

Si Marie – Ève Signeyrole ne choisit pas de transposer l’action de Nabucco dans un pays en particulier, certains éléments de sa mise en scène font délibérément écho à notre monde contemporain. Ainsi, les thèmes de la guerre, de l’accueil des migrants, de la montée de la xénophobie, de l’omniprésence des médias, de l’identité, de la conquête du pouvoir politique par le pouvoir religieux en temps de troubles, de la propagation des fake news… sont évoqués tout au long de l’opéra.

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©Frederic Iovino

La mise en scène de Marie – Ève Signeyrole représente la violence de la guerre sans concession, principalement pendant la première partie de l’opéra qui montre Nabucco et ses troupes envahir et détruire le temple de Jérusalem. Ainsi, des vidéos d’une ville détruite par les bombes ( on pense à la destruction d’Alep ) sont projetées sur un écran au fond de la scène. Au contraire des mises en scène en carton pâte qui occultent totalement la violence de cette première partie, la metteuse en scène la représente, mettant mal à l’aise le spectateur : une femme est tuée, Nabucco tire en direction du public, le lieu où sont réfugiés les civils est brûlé. Abigaille contemple derrière la vitre les victimes avec une jubilation et une jouissance qui nous inspirent un sentiment d’horreur. Rarement une mise en scène de Nabucco n’a été, en ce sens, au plus près de ce que raconte le livret .

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© Gilles Abbeg – Opéra de Dijon
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©Frederic Iovino

Une analyse fine des dessous de la prise de pouvoir d’Abigaille nous est proposée par la metteuse en scène. Ainsi, elle nous montre qu’elle est favorisée par une montée de xénophobie : des manifestants qui soutiennent Abigaille tiennent des pancartes où sont inscrits les messages suivants  » On est chez nous « ,  » Not welcome« … Abigaille apparaît comme n’ayant aucune conviction politique mais prend le prétexte de l’insécurité, du risque de la guerre, de la peur de l’autre pour s’emparer du pouvoir. Toute ressemblance avec des faits réels est évidement voulue…

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©Frederic Iovino

Marie – Eve Signeyrole interroge également notre rapport à l’image notamment par le biais d’une chaîne d’information continue qui relaie en direct et sans aucune analyse tous les événement qui se produisent. Ainsi, le discours violent de Zaccaria au premier acte adressé aux Hébreux est diffusé en live à la télévision. Elle diffuse aussi en direct la prise de pouvoir d’Abigaille. Ce déferlement d’images diffusées sans analyse montre à quel point les chaînes d’info tournent à vide. Quand ce n’est pas la chaîne d’info qui filme les personnages, ce sont des caméras de surveillance. Cette omniprésence des médias est particulièrement bien vue dans Nabucco, opéra qui traite de l’idolâtrie.

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©Frederic Iovino

Les rapports étroits entre la religion et la politique sont également soulignés.  Marie – Eve Signeyrole nous montre comment le pouvoir religieux essaye de s’emparer du pouvoir politique pendant des périodes de troubles. Zaccaria apparaît comme un prédicateur religieux qui manipule Nabucco. Toute l’ambiguïté du personnage est montrée lorsqu’il incite Fenena à mourir en martyre : elle porte une ceinture d’explosifs lors de la scène finale. La dernière phrase de l’opéra est chantée par Zaccaria : « En servant Jéhovah, tu seras le roi des rois. ». La mise en scène ne tranche pas sur ce final ambigu mais laisse la fin ouverte. Une dictature religieuse succédera – t – elle à la tyrannie de Nabucco et d’Abigaille ?

Nabucco © Gilles Abbeg - Opéra de Dijon
© Gilles Abbeg – Opéra de Dijon

Une autre idée intéressante de cette mise en scène qui en regorge est de faire apparaître à certains moments Nabucco comme un dictateur ridicule, comme celui du film de Chaplin : la vidéo qui précède son entrée en scène le représente en train de détruire avec des mimiques des immeubles miniatures, image qui montre avec une rare justesse comment certains dirigeants politiques se jouent des vies humaines.

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©Frederic Iovino

Tout juste pouvons – nous regretter que la tendresse paternelle ne soit pas assez visible. Mais ce n’est qu’un détail en regard de la profusion d’idées pertinentes qui irriguent l’ensemble de la mise en scène.

Ainsi, cette mise en scène d’une rare intelligence nous a donné à voir des aspects inconnus de NabuccoMarie – Eve Signeyrole nous a proposé une lecture contemporaine pertinente de l’oeuvre en ne la trahissant jamais, mais au contraire, en étant toujours très près du livret. On s’incline devant une telle virtuosité.

La soirée fut mémorable tant par la réussite scénique de ce Nabucco que par l’excellence de la distribution réunie.

Tout d’abord, nous saluerons l’Ismael sensible de Valentyn Dytiuk ainsi que la magnifique Fenena de Victoria Yarovaya, bouleversante dans la scène finale de l’opéra.

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©Frederic Iovino

Nous retiendrons également le Zaccaria charismatique de Sergey Artamonov qui nous a offert une leçon de beau chant, en particulier lors de son magnifique air « Tu sul labbro de’veggenti fulminasti« . Nikoloz Lagvilava incarne un Nabucco idéal : noblesse du phrasé, longueur de souffle infinie, homogénéité de la tessiture, il possède toutes les qualités techniques requisses pour être un grand Nabucco. Mais c’est surtout la vulnérabilité qu’il confère à son personnage qui bouleverse : il incarne pleinement la folie du personnage mais aussi son amour paternel.

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©Frederic Iovino

Mary Elizabeth Williams impressionne en Abigaille. Avec ses graves capiteux et ses pianissimi magnifiques, elle ne fait qu’une bouchée de ce rôle si difficile. Surtout, elle compose une Abigaille fascinante par la variété de ses couleurs et son incroyable présence scénique (quelle classe !). Une très grande Abigaille.

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© Gilles Abbeg – Opéra de Dijon
©Frederic Iovino
©Frederic Iovino

Enfin, Roberto Rizzi-Brignoli a montré, une nouvelle fois, quel grand chef il est. Sa direction, d’une rare limpidité, a évité le clinquant pour se concentrer sur la mise en valeur de l’instrumentation et soigner les contrastes. Impulsant une énergie et un souffle à certains ensembles que n’aurait pas reniés Muti, le chef veille cependant à ne jamais couvrir les chanteurs. Un modèle de direction verdienne.

Les chœurs de l’Opéra de Dijon et de l’Opéra de Lille furent exemplaires, d’une incroyable puissance à leur entrée et d’une délicatesse rare dans le « Va pensiero », avec l’aigu final longuement tenu.

Après une Jenůfa bouleversante au mois de septembre, l’exigence artistique de la programmation de l’Opéra de Dijon n’est décidément plus à prouver. Cette programmation apparaît comme bien plus audacieuse que celle de notre opéra national, qui semble se contenter, pour ce début de saison, de nouvelles productions d’une grande platitude ( Les Huguenots ou Simon Boccanegra ).

Représentations des 15 et 18 novembre 2018

CRÉÉ au Teatro Alla Scala, Milan, le 9 mars 1842
SPECTACLE EN ITALIEN, SURTITRÉ EN FRANÇAIS
MUSIQUE Giuseppe Verdi
LIVRET Temistocle Solera, d’après Nabuchodonosor (1836), drame d’Auguste Anicet-Bourgeois et de Francis Cornu
DIRECTION MUSICALE Roberto Rizzi-Brignoli
ORCHESTRE DIJON BOURGOGNE
CHŒURS OPÉRA DE DIJON & OPÉRA DE LILLE
CHEFS DE CHŒURS Anass Ismat & Yves Parmentier
CHEF DE CHANT Bertille Monseiller & Nicolas Chesneau

MISE EN SCÈNE ET VIDÉO Marie-Ève Signeyrole
ASSISTANAT À LA MISE EN SCÈNE Marc Salmon
DÉCORS Fabien Teigné
COSTUMES Yashi
LUMIÈRES Philippe Berthomé
VIDÉO Baptiste Klein & Marie-Ève Signeyrole
CHORÉGRAPHIE Martin Grandperret
DRAMATURGIE Simon Hatab
NABUCCO Nikoloz Lagvilava
ABIGAILLE Mary Elizabeth Williams
ZACCARIA Sergey Artamonov
ISMAELE Valentyn Dytiuk
FENENA Victoria Yarovaya
ABDALLO Florian Cafiero
ANNA Anne-Cécile Laurent
GRAN SACERDOTE Alessandro Guerzoni

 

COPRODUCTION
Opéra de Dijon
Opéra de Lille

Publié par Romane Blondeau

Passionnée d'opéra depuis que j'entendis pour la première fois le prélude de Tristan und Isolde, j'ai créé ce blog pour partager toutes les émotions que l'opéra me procure.

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